Je m’appelle Jean-Michel Costes et j’ai consacré une grande partie de ma vie professionnelle à l’étude des comportements addictifs, de la santé publique et, plus particulièrement, des jeux d’argent et de hasard. Mon parcours s’est construit à la croisée de plusieurs domaines : la recherche, l’observation statistique, l’analyse des pratiques sociales et la réflexion sur les politiques publiques. Avec le temps, j’ai développé une approche qui cherche toujours à relier les données aux réalités humaines, et les réalités humaines aux décisions collectives.
Je n’ai jamais considéré le jeu comme un simple divertissement isolé. Pour moi, il s’agit d’un phénomène social complexe, influencé par des facteurs économiques, culturels, technologiques et psychologiques. C’est précisément cette complexité qui a guidé mon travail pendant des décennies.

Mes débuts dans la recherche et la santé publique
J’ai commencé ma carrière à la Direction de la recherche du ministère de la Santé. Cette première étape a été décisive, car elle m’a permis de comprendre que les comportements humains ne peuvent pas être étudiés uniquement à travers des statistiques abstraites. Derrière chaque donnée, il y a des contextes sociaux, des vulnérabilités, des choix, des contraintes et parfois des souffrances.
Très tôt, je me suis intéressé à la manière dont les politiques publiques pouvaient s’appuyer sur des observations rigoureuses. Je me suis orienté vers une lecture socio-épidémiologique des comportements, c’est-à-dire une approche qui combine la mesure des phénomènes avec l’analyse de leurs déterminants sociaux.
Cette base méthodologique a influencé toute la suite de mon parcours. Elle m’a appris à regarder les conduites à risque non pas comme des anomalies individuelles, mais comme des faits sociaux qui méritent des outils solides d’observation, d’interprétation et de prévention.
Mon travail à l’OFDT
Une grande partie de ma vie professionnelle a ensuite été liée à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), que j’ai dirigé de 1995 à 2011. Cette période a été fondamentale. Elle m’a permis de travailler sur les addictions dans un sens large, de développer des dispositifs d’observation, de structurer la production de données et de participer à la diffusion de connaissances utiles aux chercheurs comme aux décideurs publics.
À l’OFDT, j’ai appris combien il est important de suivre les évolutions dans le temps. Les comportements changent, les contextes aussi, et les politiques publiques doivent pouvoir s’adapter. C’est pourquoi j’ai toujours accordé une grande valeur aux enquêtes répétées, aux indicateurs robustes et aux analyses comparatives.
Même si l’OFDT était principalement associé aux drogues et aux toxicomanies, cette expérience a profondément nourri mon regard sur les jeux d’argent. J’y ai consolidé une conviction essentielle : toute conduite potentiellement addictive doit être étudiée avec sérieux, sans simplification excessive, et avec le souci constant d’articuler recherche et action publique.
Mon engagement dans l’étude des jeux d’argent
Par la suite, j’ai exercé les fonctions de secrétaire général de l’Observatoire des jeux, entre 2011 et 2020. Cette période a marqué une intensification de mon travail sur les jeux d’argent et de hasard en France. Le contexte évoluait rapidement : le numérique transformait les pratiques, le jeu en ligne se développait, les débats sur la régulation se multipliaient, et les risques associés à certaines formes de jeu devenaient plus visibles.
Dans ce cadre, mon rôle a consisté à documenter les pratiques, à analyser les dépenses, à étudier l’évolution des profils de joueurs et à éclairer les enjeux de régulation. J’ai toujours pensé qu’on ne pouvait pas débattre sérieusement des jeux d’argent sans disposer d’une base empirique solide. Les opinions seules ne suffisent pas ; il faut des enquêtes, des comparaisons, des tendances, des analyses nuancées.
Mon travail m’a conduit à m’intéresser aussi bien aux joueurs eux-mêmes qu’aux cadres dans lesquels ils évoluent : dispositifs légaux, environnements numériques, formes d’offre, visibilité publicitaire, et capacité des institutions à protéger les publics vulnérables.
Ma manière d’aborder le jeu
Je n’ai jamais voulu réduire le jeu à une seule dimension. À mes yeux, il faut l’étudier simultanément à plusieurs niveaux.
D’abord, il y a les comportements individuels : pourquoi joue-t-on, comment joue-t-on, à partir de quel moment un usage devient-il problématique, quels facteurs augmentent la vulnérabilité ? Ensuite, il y a les conditions sociales : l’accès aux offres, les normes culturelles, l’environnement économique, la pression marketing, l’influence du numérique. Enfin, il y a les politiques publiques : comment encadrer, prévenir, réduire les risques, protéger les mineurs, réguler les marchés.
C’est cette articulation entre individu, société et régulation qui a structuré ma réflexion. Je crois profondément qu’un phénomène comme le jeu d’argent ne peut être compris ni uniquement par la psychologie individuelle, ni uniquement par l’économie du secteur. Il faut croiser les regards.
Mon parcours professionnel
| Période | Fonction | Institution | Orientation |
|---|---|---|---|
| Début de carrière | Recherche en santé publique | Ministère de la Santé | Observation et socio-épidémiologie |
| 1995–2011 | Directeur | OFDT | Addictions, indicateurs, politiques publiques |
| 2011–2020 | Secrétaire général | Observatoire des jeux | Jeux d’argent, régulation, risques |
| Période récente | Chercheur associé | Réseaux universitaires et internationaux | Gaming, gambling, prévention |
Les thèmes qui ont le plus compté dans mon travail
Au fil des années, plusieurs axes de recherche se sont imposés comme centraux dans ma trajectoire.
Le premier est celui de la prévalence : combien de personnes jouent, à quelle fréquence, dans quelles conditions, avec quelles dépenses et avec quels risques. Cette approche est indispensable pour disposer d’une image globale.
Le deuxième est celui du jeu en ligne. L’arrivée du numérique a profondément transformé les pratiques. Les frontières entre espaces physiques et espaces virtuels se sont estompées, les rythmes de jeu se sont accélérés et les formes d’accès se sont multipliées.
Le troisième est celui des mineurs et des publics vulnérables. J’ai toujours considéré que les usages précoces méritaient une attention particulière, car ils nous renseignent à la fois sur les trajectoires individuelles et sur les défaillances éventuelles de l’environnement social et réglementaire.
Enfin, je me suis aussi intéressé à l’hybridation entre gaming et gambling. Cette zone m’a semblé particulièrement importante à mesure que les pratiques numériques devenaient plus complexes. Les formes de monétisation, les mécaniques de récompense et certaines expériences ludiques brouillent parfois les frontières traditionnelles du jeu.
Mes axes de travail
| Axe | Ce qui m’intéresse | Pourquoi c’est important | Exemple |
|---|---|---|---|
| Prévalence | Mesurer les pratiques dans la population | Disposer d’une base nationale fiable | Enquêtes sur les jeux en France |
| Jeu en ligne | Observer les mutations numériques | Comprendre les nouveaux usages | Études sur Internet en 2012 et 2017 |
| Mineurs | Repérer les expositions précoces | Prévenir les vulnérabilités futures | Travaux ENJEU-Mineurs |
| Gaming / gambling | Étudier les formes hybrides | Mieux comprendre le jeu numérique contemporain | Free-to-Play / Pay-to-Win |
Mes publications et leur sens
J’ai toujours accordé une importance particulière à la publication de travaux qui puissent servir à la fois à la communauté scientifique et aux acteurs publics. Pour moi, publier ne consiste pas seulement à produire des textes académiques. C’est aussi rendre visibles des phénomènes parfois mal connus, clarifier des évolutions, et aider à structurer un débat public plus informé.
Mes travaux sur la prévalence des jeux, sur les usages numériques, sur les dépenses liées aux jeux d’argent, sur les gains marquants ou encore sur les pratiques des mineurs ont tous poursuivi cet objectif. Je me suis efforcé de construire une connaissance utilisable, non pas simplifiée, mais intelligible.
Sélection de travaux
| Année | Travail | Sujet | Lien |
|---|---|---|---|
| 2011 | Gambling prevalence and practices in France in 2010 | Prévalence nationale | Consulter |
| 2013 | Les jeux d’argent et de hasard sur Internet en France en 2012 | Pratiques en ligne | Consulter |
| 2018 | Les pratiques de jeux d’argent sur Internet en France en 2017 | Mutation numérique | |
| 2019 | Nouvelles pratiques de jeux vidéo en France en 2017 | Hybridation gaming / gambling |
Ce que je retiens de mon parcours
Avec le recul, je dirais que ma carrière a été guidée par une idée constante : on ne peut pas comprendre les jeux d’argent sans croiser les données, les comportements, les contextes sociaux et les mécanismes de régulation.
J’ai toujours essayé de défendre une approche équilibrée. Il ne s’agit ni de diaboliser le jeu, ni de l’idéaliser. Il s’agit de le regarder lucidement. Certaines pratiques relèvent du loisir, d’autres deviennent problématiques, et c’est précisément le rôle de la recherche que d’identifier les conditions dans lesquelles les risques apparaissent.
Je considère que la connaissance n’a de valeur que si elle permet d’éclairer l’action. C’est pourquoi j’ai toujours tenu à produire des travaux utiles, solides et ancrés dans les réalités observables.
Si je devais résumer mon parcours en une phrase, je dirais que j’ai cherché à faire du jeu d’argent un objet pleinement compréhensible par la recherche, la santé publique et la régulation. Mon travail s’est inscrit dans une logique de continuité : mesurer, analyser, comparer, expliquer et transmettre.
Au fil des années, j’ai voulu contribuer à une meilleure compréhension des pratiques de jeu en France, de leurs transformations numériques, des risques qui y sont liés et des réponses collectives qu’elles appellent. C’est dans cette articulation entre science et responsabilité publique que se trouve, selon moi, le cœur de mon travail.


